Chapitre 1

Je sortis la tête de l'eau et nageai jusqu'aux rochers. Je me hissai sur la pierre où j'avais auparavant posé mes affaires et m'assis dessus. Je dépliai quelques habits et rangeai le reste de mes vêtements dans un petit sac en toile beige. Une fois sèche, j'enfilai un short en jean et un débardeur rayé, mis mon sac en bandoulière et me mis en équilibre sur la pierre. Je pris mon élan et bondit, pour atterrir gracieusement sur le rocher d'a côté. Sautant de pierre en pierre, j'allais de plus en plus vite, en prenant garde de ne pas perdre mon équilibre. Je changeai parfois de direction, bifurquant à droite ou à gauche, sautant de plus en plus loin. Ce chemin, je le connaissais par coeur, je l'avais fait tellement de fois !

J'arrivai sur le rivage et aperçus, sur la plage, des jeunes de mon âge qui jouaient au volley ou discutaient en prenant le soleil. J'aurais tellement voulu être avec eux ! Mais c'était trop risqué, et je n'avais pas envie de déménager un seconde fois, s'ils avaient découvert mon secret...

J'arrivai sur un amas de rochers, aux milieu d'enfants munis d'épuisettes colorées partis à la recherche des crabes cachés dans les creux. Je les contournai et me dirigea vers le port, où m'attendait, comme tout les jours, James. Je le saluai et il en fit de même, avec le sourire réjoui qu'il avait à chaque fois qu'il me voyait. 

Nous discutâmes un instant de tout et de rien, comme d'habitude, mais il se leva au bout d'un moment et m'annonça qu'il devait me quitter :

"J'ai du boulot, Minnie, je suis désolé..."

James avait cette manie de toujours m'appeler Minnie. Cela n'avait aucun sens, mais il avait l'habitude d'appeler tout le monde par son surnom, et n'ayant pas trouvé de diminutif pour Marine, il avait choisi Minnie, soi-disant parce que je lui faisait penser au personnage de dessins animés avec mes boucles noires et mes joues roses. 

"On se voit demain, Ok Marine ?"

Il me serra contre lui. C'était tellement agréable, cette bouffée de chaleur ! Je rougit, comme à chaque fois qu'il m'enlaçait. Il me fit la remarque et desserra en rigolant. Il déposa un rapide baiser sur ma joue et partit.

Je restais seule sur le port, maintenant désert. J'avais l'habitude de dormir à cet endroit, et je fermai les yeux en laissant la brise du soir chatouiller mon visage. 

 

*

*       *

 

Je fus réveillée par un bruit de bouteilles entrechoquées et de voix masculines tout près de moi. J'ouvrit les yeux et me trouva nez à nez avec une bande de jeunes qui buvaient bruyamment. Malgré la lueur de leurs lampes de poches, je ne parvint pas à distinguer leurs visages, dans l'ombre. Il faisait trop sombre pour que je puisse voir quoi que ce soit. C'était une nuit sans lune, comme souvent en Bretagne.

Une voix masculine me héla :

"Salut, toi ! T'as soif, miss ?"

Il me lança une bouteille qui vint rouler à mes pieds.

Une autre voix apostropha la première, menaçante :

"- Lâche la, Mike.

- C'est bon, on ne fait que s'amuser... Elle a peut être envie de se joindre à nous ?"

Je mre redressai, tendue. Puis je réfléchis et me dis qu'après tout, ils n'étaient sûrement pas méchants ! Après tout, j'avais bien le droit de me faire des amis, ma mère ne m'en voudrait pas. Et puis James n'avait plus beaucoup de temps à m'accorder, ce qui  faisait que je passais mes journées à rien faire. 

J'attrapai la bouteille et en dévissa le bouchon, sans savoir ce qu'elle contenait. Sûrement un soda. Je déposa mes lèvres contre le rebord froid et avala une grande gorgée. 

Soudain, ma gorge me brûla, et la tête me tourna. La bouteille glissa de mes mains et vint se briser au sol. Je sentis le liquide froid couler le long de mes pieds, et je sentit qu'un éclat de verre m'avait blessé. Ma vue se brouilla, et je tentai désespérément de me rattraper à quelque chose. Je voulu m'assoir, mais je perdis l'équilibre et chuta parmi le verre briser. Un morceau me transperça l'épaule, mais je ne pus crier tant ma bouche était en feu. Je sentis du sang couler le long de mon bras, et l'odeur nauséabonde qui parvint jusqu'à mes narines me donna la nausée. Tout devint noir.

 

 *

*        *

 

Je me trouvais dans des bras inconnus quand je me réveilla. Gênée, je voulus me redresser mais me trouva prise de vertiges. La force me manquait, et je retombais aussitôt. Je sentis une vive douleur dans mon épaule et me remémora les évênements de la veille. Cette boisson qui m'avait fait sombrer, ce devait être du rhum, ou un autre alcool très fort. 

"Bonjour. Tu as dormi durant des heures, j'ai cru que tu ne te réveillerai jamais !"

La voix masculine qui me salua ne m'était pas familière. Elle était grave et rassurante à la fois. Je m'attendais à voire James, et je fus surprise de me trouver nez à nez avec un inconnu en ouvrant les yeux. Je le regardai, hébétée, et il me sourit. Je me sentie bête : j'étais toute étourdie dans ses bras et je devais avoir une tête à faire peur. Je remarquai alors que je portais un sweat gris qui ne m'appartenait pas. Je le regardai d'un air interrogateur, et il me répondit comme s'il avait lu dans mes pensées :

"Hum...J'avais peur que tu aie froid. (Décidément, quelle belle voix !) Désolé pour hier soir."

Ainsi il se trouvait là la veille. Sa voix me revint alors : je me souvint l'avoir entendu dire une phrase..."Lâche la, Mike". Ainsi, il n'était pas comme les autres, lui avait essayé de me protéger ! 

Je regardai enfin son visage, auquel je n'avais pas prêté attention. Ses traits si fins, si bien dessinés, ses yeux si...profonds... Comment était-il possible d'être aussi parfait ? C'était mon ange, mon sauveur...

Je le sentis gênée de le regarder ainsi, et détournai les yeux. Je me rendis alors compte que j'étais restée dans ses bras. Il était assis dans le sable et me tenait contre lui. M'avait-il porté jusqu'à la plage ? J'imaginais la scène, moi dans ses bras, endormie, et lui qui me portait comme une princesse... 

Je me relevai, et il en fit de même. Je voulus engager la conversation :

"- Qui est ce...Mike ?

- Mon demi-frère. Ma mère s'est remariée récemment, et nous avons emmenagé ici. Mais je ne m'entend pas bien avec...Mike. 

- Je comprend, ce qu'il m'a fait hier, c'était...

- Ne lui en veux pas trop, il ne t'aurai rien fait tu sais. Il voulait juste...s'amuser. Il peut être sympa quand il veut."

Décidément, ce garçon était un ange. Il allait jusqu'à défendre son lamentable beau-frère !

"- Au fait, je ne me suis pas présenté : Nathan Mastandréas, pour te servir. (Il me fit un clin d'oeil qui me fit rougir de plaisir) Mais tu peux m'appeler Nate.

- Oh...euh...moi c'est...Marine, tout simplement.

- Enchanté, Marine tout simplement. Et quel est ton nom ?"

Cette question me rendit muette. Je n'avait pas de nom, et cela ne m'avait jamais effleuré l'esprit. Vite, il fallait que j'en invente un. Je regardai autour de moi, cherchant l'inspiration. 

James avait un nom, lui. Il me l'avait dit une fois, au cours d'une conversation, mais qu'est-ce que c'était déjà ? Un nom italien... Oui, je me souvenais maintenant : au cours d'une conversation sur l'Italie il m'avait confié qu'il avait des origines italiennes.

"- Marine Venancio.

- Ton nom me dit quelque chose... Tu ne serais pas la soeur de James ? 

- Si, c'est ça ! Tu le connais ?

- Il est dans ma classe. Il a l'air...sympa."

Je venait de gaffer. Il connaissait James. Ce dernier allait sûrement lui dire que je n'étais pas sa soeur ! Tant pis, je lui expliquerai tout plus tard.

"Il faut que j'y aille, mais j'espère avoir le plaisir de te revoir à nouveau."

Je lui dis un timide "A bientôt" et il me sourit (mais quel sourire !) avant de se retourner et de marcher en direction du port.

 

Je remarquai que j'avais toujours son sweet. Quel plaisir de sentir l'odeur de Nate près de moi, comme à mon réveil ce matin. D'ailleurs, quel heure pouvait-il bien être ? Les gens commençaient à arriver sur la plage. Il me regardaient de travers, sans doute à cause du sweet deux fois trop grand pour moi et la gueule de bois. N'empêche, je rayonnais. J'étais tellement heureuse ! Enfin un peu de nouveautés dans ma vie si monotone !

Cette rencontre allait changer ma vie. Je le savait.

 

*

*      *

 

Je ramassai mon sac et courus jusqu'aux rochers. En quelques minutes, je rejoignis mon endroit préféré, d'où personne ne pouvait me voir. En face de moi, le soleil commençait tout juste à se lever, faisant miroiter l'eau de reflets argentés. 

Je déposai mes affaires sur la pierre humide et enlevai mon short, que je jetai sans ménagement. Puis je plia soigneusement le sweet de Nathan et le posa dessus, suivit de mon T-shirt. 

Alors, je plongeai.

Mon corps ne fit plus qu'un avec la mer, et je sentis des fourmillements familiers dans mes jambes. Mais cette fois, c'était différent. J'étais transportée de bonheur, et toute cette énergie me propulsait.

Mes cheveux avaient pris des reflets dorés, et miroitaient. Je me sentait renaître. Et, enfin, le fardeau qui m'incombait depuis ma naissance me sembla soudain moins lourd à porter. Je me sentis enfin comme les autres, presque normale.

Je virevoltais dans tout les sens, effrayant et bousculant les poissons et autres créatures marines qui croisaient mon chemin. Rien ne pouvait m'arrêter : j'étais si heureuse !

 

Ma mère vint me trouver, se demandant qui faisait tout ce remue-ménage. A ma grande surprise, elle ne se mit pas en colère quand je lui parla de Nathan. Elle me mit en garde :

"- Je savais que cela arriverait un jour, Marine. Mais promet moi de bien réfléchir avant de lui révéler notre existence, c'est trop dangereux... Imagines que ce ne soit pas...la bonne personne ?

- C'est le bon maman. Et puis, il faudra bien qu'il le découvre un jour !

- Un jour, Marine. Et ce jour viendra bien assez vite. Sois prudente..."

Elle reprit, nostalgique :

"Ne fais pas la même bêtise que moi..."

 

*

*       *

 

Je me réveillai dans un océan de lumière, la tête pleine de rêves et les yeux pleins d'étoiles. Je me dégourdis, me frotta les yeux et entrepris de remonter à la surface, ce qui ne me prit que quelques instants. Je me rhabilla à la va-vite et me dépêcha de regagner la plage. J'espérais y apercevoir sa silhouette...

Les quelques minutes qui me séparaient du rivage me parurent interminables. Quand, enfin, je l'aperçus, mon coeur explosa de joie. Un grand sourire fendit mon visage, ce qui devait me donner l'air idiot d'ailleurs, mais de toute façon je ne pouvais me retenir tant j'étais heureuse.  

Ce moment d'extase ne dura que quelques secondes car j'aperçus aussitôt une deuxième silhouette à côté de la première. Une fille. Je ne distinguait pas son visage, mais les magnifiques cheveux blonds qui lui tombaient jusqu'à la taille me rendirent terriblement jalouse. 

Comment avais-je pu imaginer une seconde qu'il allait s'intéresser à moi ? Un tel homme avait toutes les filles à ses pieds, et il préférait sans doute cette grande blonde à la petite brune fragile que j'étais. 

Le "couple" s'éloignait, en direction des rochers. Je plongeai alors, et me dirigeai vers eux, cachée sous l'eau. Je ne pouvais me retenir, j'avais tellement envie de les suivre, de savoir ce qu'ils disaient ! Approchant sans bruit, j'écoutai leur conversation.

 

"- J'en ai assez de tes mensonges, Nathan. Tu pourrais au moins avoir le cran de me l'avouer.

- Mais t'avouer quoi ! Je n'aie rien fait et tu le sais très bien. Je t'aime, Céline, je t'aime tellement...

- Arrête ça, Nate.

- Chérie, écoutes moi. Cette fille, je ne la connais pas. Je n'ai rien fait avec elle, surtout pas à ce à quoi tu penses, et encore moins sur la plage, devant tout le monde ! 

- Tais toi ! Tu mens encore ! Va t'en et retourne donc avec cette...Marine."

 

Ainsi, ils parlaient de moi. Cette fille m'avait surpris l'autre soir, pendant que je dormais dans les bras de Nathan, et s'était imaginé que...

 

"- Ma puce, elle n'est rien pour moi ! Je t'ai déjà expliqué toute l'histoire...

- Ce n'était qu'une excuse stupide, comme toutes les autres fois !

- Bon sang Céline mais écoutes moi ! Qu'est-ce que tu veux que je lui trouve, à cette gamine insignifiante ?! Tu crois que je vais sortir avec une fille qui s'évanouiut avec une goutte d'alcool ? Elle a quoi, deux ans de moins que moi ?"

 

C'était comme ça qu'il me voyait. Une gamine insignifiante. Ma gorge se noua.

 

"- Mon amour, laisse moi une chance. Je t'en prie. Je ne suis rien sans toi. Je t'aime. Vraiment.

- Je... Moi aussi, Nate. Je t'aime."

 

Il la prit dans ses bras et l'embrassa langoureusement. On aurait dit un film d'amour à l'eau de rose. Il était tellement adorable avec elle ! Je donnerais n'importe quoi pour être à la place de cette fille. 

Non, Marine, ne pleures pas. Il ne le mérite pas. 

Les larmes coulaient le long de mes joues, brûlant mon visage. La force m'abandonna, et je sombra au fond de l'eau.

 

 

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Dernière mise à jour de cette page le 25/03/2009

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